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Une langue choisie

Nous venons de voir que type de savoir à transmettre intervient dans le choix de la langue utilisée… voilà qui nous amène au dernier usage du français figurant à l’inventaire :

Définition : Francophonie
Ensemble des personnes, institutions et régions qui ont le français en partage, quel que soit l’usage que ces personnes, institutions ou régions font du français (langue maternelle ou co-maternelle, langue officielle ou co-officielle, langue administrative, langue vernaculaire, langue d’enseignement, langue choisie, langue de culture, langue véhiculaire…)

L’expression « langue choisie » qui apparait dans la définition de la francophonie donnée par l’OIF et que nous avons intégrée à notre définition ne renvoie pas à proprement parler à un concept sociolinguistique, ni même à un usage ou à un statut linguistique : elle vise bien plus le lien qui unit le locuteur à la langue dans laquelle il s’exprime.

La question du choix ne se pose pas dans les mêmes termes pour tous les usages de la langue.

A priori, on sera tenté de dire qu’on ne choisit pas sa langue maternelle. Pourtant, on peut parler de choix de la langue maternelle dans certaines situations : l’enfant qui est élevé par un couple de parents dont chacun a une langue maternelle différente de celle de l’autre et qui suit le principe « une personne, une langue », c’est-à-dire un couple dont chaque parent s’adresse systématiquement à l’enfant dans sa langue maternelle, sans transiter par la langue du conjoint, sera un enfant qui aura deux langues maternelles, mais qui sera peut-être amené, en fonction des circonstances de sa vie, à ne s’exprimer que dans une de ses deux langues maternelles, et donc à « choisir » sa langue maternelle.

De la même manière, on peut être tenté de dire qu’on ne choisit pas sa langue officielle, puisque la désignation d’une langue comme officielle résulte de dispositions constitutionnelles. Pourtant, on peut parler de choix de la langue officielle dans certaines situations de langues co-officielles. Ainsi en Belgique, dont le français est une des langues co-officielles, on pourra parfois, selon la région où on réside, choisir d’utiliser telle ou telle langue co-officielle, et si on a le choix, on choisira nécessairement parmi les langues reconnues comme co-officielles par le législateur. Le choix est contraint, il ne touche qu’une catégorie de citoyens (ceux qui résident dans la région de Bruxelles et dans ce qu’on appelle les « communes à facilités »), mais ce n’en est pas moins un choix.

Nous pourrions continuer d’examiner la question du choix par rapport aux autres usages de la langue que nous avons inventoriés jusqu’ici, et nous verrions alors que le choix est possible quel que soit l’usage ciblé, mais la question se pose chaque fois en des termes différents, elle est plus ou moins contrainte ou plus ou moins libre.

Devons-nous pour autant abandonner l’idée de « langue choisie » et l’exclure de notre inventaire des usages de la langue ? Sans doute non, car cela reviendrait à exclure de la francophonie certains locuteurs de français qui n’entrent dans aucun des cas de figure évoqués jusqu’à présent.

Prenons l’exemple de la Chine et de la langue française pour les Chinois. Le français n’est pas la langue maternelle des Chinois, ce n’est pas une langue officielle de la Chine, ce n’est pas non plus une langue véhiculaire en Chine et encore moins une langue vernaculaire, et l’enseignement chinois n’est pas organisé en français (sauf dans les départements de français des universités, mais cela relève du cas particulier), le français n’est pas non plus la langue de référence des Chinois… et pourtant, il y a des Chinois qui choisissent d’apprendre le français, qui choisissent d’écrire en français (Shan Sa, Dai Sijie…). En d’autres termes, l’usage d’une langue, et, pour ce qui nous intéresse ici, l’usage du français, peut résulter d’un choix individuel, dicté par des raisons personnelles, par des circonstances qui échappent à toute catégorisation.

L’époque contemporaine n’est pas la seule dans l’histoire de la langue française où le français a été choisi comme langue de référence ou comme langue vernaculaire dans des circonstances qui ne relèvent d’aucune des catégories que nous avons examinées.

Les premiers exemples significatifs remontent au Moyen Âge, quand Brunetto Latini (1220-1294), un Florentin, a choisi de composer en français son Livre du Trésor parce que, à son époque, s’exprimer en français était la garantie d’être compris et de voir ses idées diffusées (pour des raisons qui seront mises au jour dans le chapitre consacré en propre à l’histoire de la langue française à cette époque). Et si, au Moyen Âge encore, du fond de sa prison génoise, Marco Polo a dicté ses récits de voyages en italien à Rusticien de Pise, c’est en français que Rusticien a choisi, pour des motivations sans doute proches de celles de Brunetto Latini, de diffuser la Description du monde faite par Marco Polo. Les copistes italiens de l’époque avaient d’ailleurs forgé dans ce contexte une langue intermédiaire entre le français et l’italien, appelée aujourd’hui franco-italien :

Un échantillon de franco-italien
Naymes desende de sor .i. arbossel
Car il ne vit cités ne castel
Borgo ne ville ne mason ne torel
Entro due roches oit embatus Morel
La oit lassé .i. ors e son feoncel
Vento e grasille lo tenpo e molt fel
(La chanson d’Aspremont[1], l. 1833-8)

Plus près de nous dans le temps, Frédéric II de Prusse, dit Frédéric le Grand, de langue maternelle allemande, avait choisi de s’exprimer en langue française, adoptant à l’égard de sa langue maternelle un point de vue des plus critiques :

Frédéric le Grand et la langue allemande
À quoi servent les pensées les plus justes, les plus fortes, les plus brillantes, si vous ne les rendez intelligibles ? Beaucoup de nos auteurs se complaisent dans un style diffus ; ils entassent parenthèse sur parenthèse, et souvent vous ne trouvez qu’au bout d’une page entière le verbe d’où dépend le sens de toute la phrase ; rien n’obscurcit plus la construction ; ils sont lâches, au lieu d’être abondants, et l’on devinerait plutôt l’énigme du sphinx que leur pensée.[2]

Ce sont ces types de locuteurs-là que vise l’expression « langue choisie » et qui se trouveraient exclus de la francophonie si l’inventaire n’en faisait pas état. Or, ce sont bel et bien des francophones. L’usage du français comme langue choisie doit donc être conservé dans notre définition, si nous ne voulons pas qu’elle devienne exclusive, si nous voulons qu’elle couvre tous les cas de figures.

Dans le contexte du cours, l’expression « langue choisie » est en quelque sorte une caractérisation par défaut de la langue française pour ceux qui en font usage sans que cet usage réponde à une exigence sociale et sans que rien dans leur entourage ne les y prédispose.


[1]Texte établi par nos soins à partir du manuscrit de Paris, BnF, fr. 1598. Les mots en gras sont ceux qui empruntent leur forme à l’italien. 
[2]Frédéric le Grand, De la littérature Allemande, des défauts qu’on peut lui reprocher…, Œuvres, vol. VII, p. 112, En ligne : Digitale Ausgabe der Universitätsbibliothek Trier, http://friedrich.uni-trier.de/de/oeuvres/7/112/text/.

Mais non, vous ne vous êtes pas perdu !

 

ulb ltc

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