Dit 5 : On dit qu’om doit les bons suir (MCCCXCV)
C’est le dit du gieu des dez fait par Eustace et la maniere et contenence des joueurs qui estoient a Neelle ou estoient Messeigneurs de Berry, de Bourgongne et pluseurs aultres
1 On dit qu’om doit les bons suir :
2 Pour ce prouverbe poursuir,
3 Et pour sçavoir se il est vray,
4 Une nuit trop bien m’abuvray
5 A Paris, se Dieux me secourt,
6 A Neelle ou le duc tenoit court
7 De Berry. Bourgongne et Bourbon
8 Furent la. Coucy, pluseur bon, 391b
9 Lombars [et] autres officiers,
10 Tant chevaliers comme escuiers,
11 Qui aprés souper s’en alerent
12 En un retrait, ou ilz trouverent
13 Grant feu et belle table mise.
14 La fu tantost faicte l’assise
15 De trois des quarréz de Paris.
16 J’entray enz et jouer les vis.
17 Si fut l’uis fermé par dedens,
18 Afin que il n’y eust venans
19 Qui ne fussent d’argent fondéz
20 Pour y estre, et jouer aux dez.
21 Lors s’assist chascun a la table
22 Ou il avoit or delectable
23 Par monceaulx, a moult grant foison.
24 Lors dist l’un : ― Gettéz, c’est raison,
25 Pour veoir qui le det avra.
26 ― Hasart ! beau dé ! ― Or y parra,
27 Dist cilz qui getta dix [et] huit,
28 Qui couchera bien ceste nuit.
29 J’ay le det. Or sa, qui s’avance
30 De .xiii., quant le gieu commence ?
31 ― .xvi., mien voist. ― Je le t’acorde.
32 .xvi. ay. Lors commence discorde.
33 Car tantost cellui qui perdi
34 Jura la mort que Dieux souffri :
35 ― J’ay mauvais eur et male estraine,
36 Je n’y gaingneray de sepmaine.
37 L’autre coup lui coucha de sept.
38 ― Rencontre ! voire bien me plait.
39 Les .vii. rencontra en present.
40 ― Maugré Dieu ! je suy bien truant,
41 Dit a, garçons filz de putain !
42 Il a bien gaingné de sa main[1]
43 .xxx. frans par mon advantaige.
44 A bien petit que je n’enrraige : 391c
45 Certes, s’uimais[2] me demandéz
46 Avantaige, point ne l’aréz.
47 ― Gettéz, c’est duit, tout franchement.
48 ― Je le tien, j’ay certainement
49 .xiiii. poins bien rapportéz !
50 Le perdant les dez a frappéz
51 Du point si fort dessur la table
52 Que ce fust chose merveillable.
53 Maudisoit le jour qu’il fut nez,
54 En disant : ― Mal suy fortunéz !
55 Je l’ay perdu par un seul point !
56 ― Taisiéz vous, taisiéz. ― Sus ! qui point ?
57 De .xii. qui me couchera ?
58 ― C’est de .xii., mais pou y a.
59 Et li autres getta hazart.
60 ― Or ça, Dieux y ait male part !
61 Je n’emporte que deux florins,
62 Et j’ay perdu les grans lopins.
63 Helas ! il a fait belle yssue !
64 Lors getta, de courroux tressue,
65 .ix. poins, et .xv. a demandéz.
66 Le coup gaingne, s’est atrempéz.
67 Mais cilz qui a le coup perdu,
68 Trouva a son pié un festu.
69 Jus le getta par grant desdaing :
70 ― Sus, qu’en despir de saint Germain,
71 Failt il, en ce bel estrain cy,
72 J’en ay perdu [tout] ce coup cy !
73 Un autre qui perdu avoit,
74 Dessus la table apuyé voit
75 Un compaignon, si lui escrie : 391d
76 ― Sire, ne vous fuiréz vous mie
77 De la ? Puis que vous regarday,
78 Un tout seul coup je ne gaingnay.
79 Fuiéz vous, en despit de Dieu,
80 Ou vous venéz prandre mon lieu
81 Pour autan comme il m’a cousté !
82 Un autre en avoit acosté
83 Au bout de la table bien bas.
84 L’un des joueurs gette ambesas,
85 Et vit que la table trembla.
86 Le coup pert, puis regardé l’a,
87 En regniant Dieu et sa mere,
88 Disant : ― De male mort amere,
89 Puist mourir cilz qui est au bout !
90 Sire, vous m’avéz fait [du] tout
91 Perdre le mien a ceste fois :
92 Vous n’estes mie bien courtois.
93 Levéz vous, aléz autre part,
94 Maugré Dieu ! Dyables y ait part !
95 Aléz vous ailleurs appuier !
96 Une aute commence a coucher
97 De .ix. poins, merveilleux lopin :
98 ― .xv. mien. ― Je le vueil, cousin,
99 dist il a celui qui joua
100 Et tantost .vi. poins rapporta,
101 Dont saint Nicolas fu laidis
102 Et tous lessains de Paradis ;
103 Et regnioyt la Magdelaine,
104 Saincte Marie et saincte Helaine ;
105 Le det prant, et le mort au dens.
106 Par pou qu’il n’ist hors de son sens.
107 Un autre en voit dessus son coul.
108 Il lui dist : ― Faictes vous le foul,
109 Qui sur mon coul vous appuiéz ? 392a
110 Se bien tost ne vous en fuiéz,
111 Vous me verréz a vous aherdre,
112 Puis que le mien me faictes perdre,
113 Et vous si bien escourre et batre
114 Que vous n’avréz talent d’embatre
115 Dessus mon coul de ceste annee,
116 Tant avréz la teste estonne.
117 Soubz la table sourt prés de terre
118 Une enfant qui argent va querre.
119 Du piet le fiert en la poitrine :
120 ― Regardéz de ceste vermine ;
121 Je cuiday que ce fust uns chiens :
122 Je n’y gaingneray jamais riens ;
123 Aléz vous en, qu’om vous puist pandre !
124 A l’escolle deussiéz aprandre,
125 Non pas venir dessoubz mes piéz !
126 Aprés ce coup la veissiéz
127 Autres coups coucher et tenir,
128 Et flourins aler et venir.
129 L’un couchoit de .xv. tous frans,
130 L’autre ne face. Et en brief temps
131 Veissiéz ocucher si grans monceaulx,
132 Que pluseurs en y ot de ceaulx
133 Qui n’avoient ne croix ne pille.
134 Or vint un varlet de la ville,
135 D’emprunter argent pour l’un d’eulx.
136 L’uys ouvrit, et s’estoit tout seulx.
137 Mais pour ce que l’uys [en] bruy,
138 L’un de ceuls qui le coup perdy
139 Regarde, et prant un chandelier.
140 Au varlet getta par derrier,
141 En disant : ― Maugré saint Remy !
142 Tu n’euvres l’uys fors que sur my,
143 Garçon puant. Si je te tien, 392b
144 Certes je te batray trop bien !
145 Entre les autres en ot un
146 Qui gaingnoit l’argent au commun,
147 Et faisoit d’argent un grant tas ;
148 De quoy il estoit grans debas.
149 L’un disoit : ― Regardéz quel main !
150 C’est asséz jusques a demain.
151 L’autre dit qu’en ses menches met
152 Nostre argent. Il dit que non fet,
153 Et s’on ne se taist, qu’il laira
154 Le gieu, et que plus ne jourra.
155 Lors veisséz Dieu despecer
156 Du sang, et sa mort parjurer,
157 De chandelles ruer ou fu.
158 Un les regardoit qui la fu,
159 Qui loing du gieu estoit espart.
160 ― Or esgardéz quel estendart,
161 Dist un qui perdit tout le sien,
162 Onques puis je ne gaingnay rien
163 Que cilz a regarder me prist.
164 Maugré saint Pere, quant il vint
165 Huy ceans ! De quoy servent gent
166 Au gieu de dez qui n’ont argent ?
167 Aléz vous ent, qu’om vous puist pandre,
168 Quant avous m’avéz fait entendre !
169 Un homme ot en la cheminee,
170 Qui avoit la teste enclinee,
171 Tant qu’il commença a toussir :
172 ― Or, hors diables en puist yssir !
173 Dist un qui perdit unechance,
174 Je pri a Dieu que grant meschance
175 Puist avoir qui tant esternue !
176 J’ay par vous ma chance perdue, 392c
177 Et par vostre beau toussement !
178 Autres y a qui vont parlant
179 Loings du gieu, pres d’une fenestre :
180 ― En despit de Dieu ce puist estre !
181 Dist li uns qui tout perdu a.
182 Onques puis que parlerent la,
183 Je ne fis un coup mon proufit.
184 Autres[3] aprés fut desconfit
185 Par .iii. poins. Si l’a regardé,
186 E sur costé tourné le dé,
187 En disant : ― Veéz ma misere !
188 Maugrez en ait Dieux et sa mere
189 De ce gieu, et qui le trova !
190 Onques plus meschant ne joua
191 De mou, ne ne jourra jamés !
192 Chetis suis quant le gieu ne les.
193 Mais en despit de tous les sains
194 G’y jourray ! Lors vint uns compains,
195 Argent querant pour les chandelles.
196 ― De maulx cousteaulx et d’alemelles
197 Puist estre tes corps detranchiéz !
198 Quant je suy li plus empeschiéz,
199 Et que j’ay mon argent perdu,
200 Tu[4] demandes ! Or me faiz tu
201 Perdre le mien a escient.
202 Par ma foy, a bien pou me tient
203 Que tu n’as deux coups pour tes velles
204 Et deux coiffes pour tes chandelles :
205 Or t’en va, ne parle plus hault !
206 L’autre dit : ― Laisséz ce ribault.
207 Jouéz. C’est douze[5] que je couche.
208 ― .xv. mien. ― Taiséz vostre bouche[6]
209 Tout franc, autrement ne lairéz.
210 ― Je le tien. Vous rencontreréz. 392d
211 ― Se Dieux et la vierge Marie,
<Tous les sains et la vierge Marie>[7]
212 Tous les sains et la letanie
213 Huy maugréz en puissent avoir,
214 Je pers tout et ne puis sçavoir
215 Dont ce me vient mais que du braire
216 D’une chien qui hui ne se voult taire :
217 De maulx loups soit il estrangléz !
218 Uns compains estoit assomméz
219 Qui romfloit dessus une escame :
220 ― Sus ! qu’en despit de Nostre Dame,
221 Dist uns qui perdit .vii. escus,
222 Qu’or fust cilz ribaulx [bien] pendus,
223 Qui dot et romfle comme une pors !
224 Maugré Dieu, qu’il soit bouté hors !
225 J’ay tant son romfler entendu
226 Que j’en ay mon argent perdu.
227 Aprés vi entr’eulx grant debat,
228 Que l’un a l’autre se debat
229 De .ix. et .x., que l’un disoit
230 Que .x. a, l’autre demouroit.
231 La ot reprouches et contens,
232 Desmentir par bouche et par dens,
233 Et jusqu’au ferir des couteaulx.
234 Si tien que telz gieux n’est pas beaux,
235 Car la vi les jugeurs des coups
236 Qui en furent tenuz a fouls,
237 Et mauvés menteurs appelléz :
238 La furent moult injuriéz.
239 Pour[8] flaterie de pluseurs,
240 Ilz durent[9] tuit estre menteurs.
241 Si tien que celli n’est pas saiges
242 Qui est juges en telz usaiges,
243 Car il n’y a que villenie 393a
244 Et reprouche, quoy qu’on en die.
245 Un autre qui perdu avoit
246 Jura qu’aux dez plus ne jourroit,
247 Et se leva pour s’en aler.
248 Un autre le va acoler,
249 En disant : ― N’en yréz pas ores !
250 Par ma foy vous jourrés encores.
251 .xxx. frans, je le vousrequier.
252 ― Non feray, je n’ay plus denier.
253 ― Si feréz, je vous presteray.
254 ― Or ça donc[ques][10], et je jourray.
255 ― C’est de sept ! L’autre rencontra.
256 Adonc son mautalent moustra,
257 Dist : ― Je pers le mien, par ma foy,
258 Et me fait jouer maugré moy.
259 Il n’en devroit[11] pas bien venir !
260 Uns autres commence a tenir
261 Un coup qu’il perdit par .iii. poins.
262 Lors fut dessiréz ses pourpoins.
263 Sa barbe prant par le menton,
264 En disant : ― Pandre le puist on !
265 Qui onques vit plus maleureus
266 Que je suy ? J’ay getté un deux,
267 Et un as par ceste crevace !
268 Je regnie Dieu et sa face,
269 Si je jeue jour de ma vie
270 Coup de det, s’il ne m’abellie
271 Autrement qu’a present ne fait !
272 ― Ne juréz mie de ce fait,
273 Dist li un. Maint mentent qui jurent.
274 Ly debonnaire s’en parjurent :
275 Serrement[12] de dez et de tables
276 Ne doivent estre mie[13] estables.
277 Un en y avoit qui coucha, 393b
278 Et l’autre sur son coul moucha
279 La chandelle, dont la flamesche
280 Lui fist getter a la griesche :
281 .xv. poins. Si vit l’estincelle,
282 Et le mouchier de la chandelle
283 Voult atraper a ses deux mains,
284 En regniant Dieu et ses sains.
285 Mais il se souffrit pour sa honte,
286 Et pour ce qu’om n’en tenist compte.
287 Uns autres qui juré avoit
288 Que jamais Dieu ne maugriroit,
289 A un coup perdit gros moncel,
290 Dont saint Cristofle et son fardel
291 Fut maugraé villainement
292 Et quanqu’il portoit ensement.
293 Or ne sçay s’il se parjura,
294 Car autrement Dieu ne jura,
295 Ne nomma par son propre non
296 Fors le fardel du compaignon.
297 A vous du serment me raporte :
298 Chascun scet que Cristofle porte.
299 Uns autres, pour eulx appaisier,
300 Un coup commença a couchier
301 Qu’il perdit. Si ne l’en plus mie,
302 Si parle a la vierge Marie.
303 Chetive gloute l’appella,
304 Elle et son filz moult diffama.
305 Mains sains villena, maintes saintes.
306 La furent chandelles estaintes,
307 Et tous les dez ruez ou feu,
308 Et tousjours en maugreant Dieu.
309 Qiu ot gaingnié, il l’emporta.
310 Le perdant s’en desconforta.
311 La vy je pluseurs contenences, 393c
312 Et rendre diverses sentences
313 En manieres de maintes guises,
314 Lieux changez, autres places prises.
315 L’un a genoulz et l’autre droit.
316 L’un se siet, l’autre si venoit.
317 L’un passoit[14], [et] l’autre se crout.
318 L’autre par derrier fait trestout.
319 L’un boute le feu en l’estrain.
320 L’autre s’en va mourant de faim.
321 Et qui vouldroit tout a droit prandre,
322 On y puet moult de biens aprandre,
323 Dont l’en puet en hault pris monter.
324 Chascun y aprant a compter.
325 L’en y apran a parler hault.
326 L’en y aprant et froit et chaut.
327 On y a des gens congnoissance.
328 On y espreuve sa puissance
329 A combatre souventefoys.
330 La voit on qui a haulte vois.
331 A reclamer Dieu et ses sains,
332 A veillier, a estre dessains
333 Sanz croix, sanz pille, sanz argent,
334 On y congnoist la povre gent.
335 Aveuc ce, com je me recorde,
336 Sept euvres de misericorde
337 Ilz sont acomplies et fectes :
338 L’en y paye toutes ses debtes,
339 On y repaist les maulx peus[15],
340 L’en y revest les desvestus,
341 L’en y fait memoire des mors,
342 On y fait bien aux povres corps ;
343 Et toutes voies, selon Dieu,
344 Est tresbon de fuir le gieu. 393d
345 Car qui y jeue rendre doit
346 Ce qu’il gaingne, selon le droit
347 Divin, sanz en riens retenir.
348 De jouer se fait bon tenir,
349 Se ce n’est par esbatement,
350 Jusqu’a deux flourins seulement,
351 Sanz couvoitise et sanz jurer,
352 Sanz mal et sanz injurier.
353 Car plus est homme saige et grant,
354 Plus s’i meffait. Et si di tant,
355 Que mains gentilz hommes treshaulx
356 Y ont perdu armes, chevaulx,
357 Argent, honeur et seignourie,
358 Dont c’estoit horrible folie,
359 Quant estoient en une armee,
360 Pour perdre une noble journee,
361 Pour ce qu’ilz n’avoient harnois.
362 Noble gent, n’y jouéz jamais,
363 Fors si comme dessus est dit,
364 Car je fais sçavoir par mon dit
365 Que nul n’y prant si grant escac
366 Qu’en la fin n’en afuble un sac.
367 Car on y a plus de laidure
368 Que d’aler droit au saint Sepulcre,
369 En Pruce, a Damas ou au Cayre.
370 Certes trop y seufr’on de hayre.
371 Car c’est l’umilité du gieu
372 Contrainte, non pas de par Dieu.
373 Qui au gieu mourra, je conclus,
374 Sur lui chantera li cucus,
375 Et tuit ly tavernier aussi.
376 Atant fine le gieu joli.
[1] Vers doublé par le copiste
[2] Ms. se huimais
[3] Raynaud corrige en Un autre
[4] Ms. Tu me
[5] Ms. de douze
[6] Ms. couche
[7] Vers surnuméraire
[8] Ms. Et pour
[9] Ms. eurent
[10] Raynaud édite donques
[11] Raynaud corrige en devoit
[12] Ms. Seurement
[13] Ms. mie estre
[14] Ms. passiet
[15] Raynaud corrige en maupeus