Lay 7 : Lais je fui jadis contrains (CCCX)
VIIe Lays
Ci commence un moult notable dictie, qui est appelé de Lau de Plour
La[i]s je fui jadis contrains 93b
Et abstrains
De faire joieusement
Car de joie estoie plains.
5 Or me plains
Quant je voy presentement
Que j’ay cause et sentement
Tristement
De faire delereus plains.
10 Quant le pais ou je mains
Souverains
Estoit anciennement,
D’onneur, de prouesce ensains,
Beaus et sains,
15 Doubtéz merveilleusement
Et amé de toute gent,
Noble et gent.
Et au jour d’ui sui destraint,
Que chascuns le het et nuit.
20 Par estrangiers jour et nuit
Est mis a destruction.
Le povre peuple s’en fuit
Qui doublement est destruit
Sanz nulle redempcion.
25 Guerre et persecucion
L’art de l’un costé et bruit.
Ly deffendeur se font vuit
De toute habitacion.
Babiloinne a nous affuit,
30 Et Egipte nous conduit
Es plaies de Pharaon.
Congnoissance nous deffuit,
De pitié sommes recuit.
Helas ! et que fera on ?
35 On ne crie que rançon.
Je voy plour ou fut deduit. 93c
Comment sont li cuer reduit
En telle confusion ?
Ceuls de Romme la cité
40 Furent jadis exité
A amer le bien commun,
Et commune povreté
Tindrent en grant amisté,
Et ainsi furent tout un.
45 Lors regnerent sur chascun
Si que nulz n’a contresté
A leur souveraineté :
Le bon Cesar en fut l’un.
Leur nom a par tout esté.
50 Tout le monde ont surmonté
Et passé maint divers flun,
Car en liberalité
Vivoient li conquesté
Franchement. Mais l’acier brun
55 A ceuls qui furent enfrun
Ont parmi le corps bouté,
Tant qu’ilz furent redouté
De tous peuples, non pas d’un.
Mais puis qu’ilz furent seigneur,
60 Et qu’oneur
Les ot long temps en sa grace,
Leur sourdit trop grant doleur.
Car du leur
Voult d’or chascun faire masse.
65 […]
(Qui amasse,
Le bien commun met defuer.)
Par ce fuer
Perdirent puis toute place.
70 Las ! je voy tristesce et pleur,
Dont je pleur
Et moille ma povre face,
Convoitise et Deshonneur,
Sanz cremeur
75 Que nulz de mal faire face.
Je voy la belle topace
Qui se passe
Et change en noire oculeur.
Et la fleur
80 Du beau lis se fraint et casse.
J’ay leu mainte seignourie
Par avarice perie :
Celle des Assyriens,
D’Athenes, de Rommenie,
85 De Perse et d’Esclavonnie,
Et des Babiloniens,
La cité des Troyens,
Jherusamel, la Surie,
Et du monde grant partie :
90 C’est un perilleus liens.
Convoitier est frant folie
A grant seignour qui n’a mie
Deffaulte d’asséz de biens.
On lui tourne a villenie,
95 Et semble qu’il ait envie
Sur la richesce[1] des siens.
Les bons chevaliers anciens
Eurent en leur compaignie
Largesce toute leur vie :
100 Si ne leur mesadvint riens.
Qui veult a droit faire guerre,
Son ennemi doit requerre
Es marches de son pais,
Non pas l’attendre en sa terre
105 Pour la gaster et conquerre.
Car lors sont gens esbahis,
Veans par leurs annemis 94a
Ardoir, ravir et acquerre :
Ce leur font les cuers et serre,
110 Et sont presque desconfis.
Que vault lors tresor en serre,
Quant on n’y scet conseil querre
Et qu’il fault estre fuitis ?
Toute honnour a cilz qui erre,
115 Soit de France ou d’Angleterre,
Quant tenir puet le logis.
Mais cilz qui fuit a du pis
Puis qu’en fortresce[2] s’enserre.
L’un fait a droit, et l’autre erre,
120 Qui est tenuz pour chetis.
Qui veult sa guerre mener,
De loing la doit ordonner
Et querir bonne aliance.
Large doit estre en donner
125 Du sien, et habandonner
A ceulx ou il a fiance,
Aux chevaliers de vaillance
Qu’il doit chierir et amer,
Et gens d’armes honourer
130 Et croire leur ordonnance.
Comment ose un clerc parler
D’armes, qui n’y doit aler
Et n’en a l’experience ?
Folie est de l’appeler
135 Ne de son conseil ouvrer :
Voist plaidier son audience
Mais ceuls qui ont la science
Des fais d’armes achever
Doit on croire et eslever :
140 La mettent corps et chevance.
Encor a tous estrangiers
Doit princes estre courtois 94b
Parler a eulx voulentiers,
Et donner oultre leurs drois,
145 En avoir puis deux, puis trois,
Et estre partout premiers.
Lors sera d’eulx tenu chiers
Et fera ses gens adroys.
Tant comme tu as deniers,
150 Fay paier ou tu les doys.
Employe tes souldoiers
Ou la neccessité vois.
Les tenir souventefois
Est trop perilleux greniers,
155 Car leur tenir est trop chiers
S’ilz n’esploittent bien leurs moys.
Encor dois fuir paresce
Qui tout homme gaste et blesce,
Avarice et convoitise.
160 Oir devotement messe,
Rendre a chascun ta promesse,
Tenir ton peuple en franchise.
Garde toy de fole prinse,
Qu’il n’est avoir ne richesce,
165 Ville, chasteau, ne fortresce[3]
Qui puist valoir bon servise.
Soies piteus, aies largesce,
Et que mentir ne te blesce,
Ne flateur ne te divise.
170 Verité soit ta maistresse
Justice, equité, noblesce,
Si que faveur ne te brise.
Et Raison, la bien aprinse,
Te soit lors gouverneresse,
175 Aux saiges les consaulx lesse
Des plaiz et de leur emprinse.
Le vaillant Roy de Behaingne 94c
Qui tant fist paroir s’ensainge
Que chascun le tient pour preux,
180 Eust a son cuer grant engaingne,
S’il veist a sa champaigne
Ses ennemis bouter feux.
Toudis chevauchoit sur eulx,
Et en partie loingtainne
185 Tiroit toudis sa compaigne
Pour estre victorieus.
Aux princes de lui souviengne.
Qui saige[4] est ses faiz retiengne.
A ses amis fut piteus.
190 En l’un de ses diz ensaigne
Que l’en soit, comment qu’il praingne,
A ses ennemis crueuls.
Car qui leur est doucereus
La guerre en son pais maingne
195 Et nourrist, si qu’a grant paine
En sera jamais resqueus.
Au temps de ce vaillant Roy
Joustes, festes et tournoy
Et toute vie joyeuse
200 Estoient en grant arroy,
Amour, deduit, esbanoy
Et toute loy amoureuse.
Vaillance estoit vertueuse,
Nul n’osast faire desroy.
205 Helas ! autrement perçoy
La chose trop perilleuse.
Dissencion regner voy,
Dissimuler apperçoy,
Querir voie rigueureuse,
210 D’autrui mesdire en recoy,
Sermens fraindre et mentir foy,
Mener vie haineuse, 94d
Parler parole doubteuse.
Chascun veult tirer a soy.
215 Le bien commun n’a plus loy
Fors chetive et dolereuse.
Si suis de plourer estains,
Et certains
Que s’il [ne] va autrement,
220 Que le plus venrra au moins.
S’en suis vains
Et m’en dueil naturelment,
Quant le desheritement
Proprement
225 Est de pluseurs si prouchains.
Pour ce pri a jointes mains
A tous sains
Et aux sainctes ensement,
Que facent a Dieu leurs claims
230 Et reclaims,
Que paix terriennement,
Advis, bon gouvernement
Mette au monde, qui est tains
De villains
235 Pechiéz treshorriblement,
Et doint l’ame sauvement,
Tellement
Que d’enfer soyons destains.
Amen
Ci fine le Lay de Plour
[1] Ms. larrichesce
[2] Ms. forteresce
[3] Ms. forteresce
[4] Ms. saiges