Dit 24 : Treschier sires, j’ay entendu (MCCCCXVII)
Lettres [427a] sur l’estat d’avocacion envoiees a Messire Jehan Desmarrés, a Maistre Jehan d’Ay et a Maistre Symon de la Fontaine, advocas en parlement
1 Treschier sires, j’au entendu
2 Que plusieurs vous ont attendu
3 Pour estre aux Grans Jours de Valoys.
4 Mais vous avéz certaines loys
5 Dont [moult] en France vous remort,
6 Qui parle d’eschuer la mort,
7 Quant elle regne en un pays,
8 Afin qui qu’en soit esbahis
9 Ou comprins par son influence,
10 De sa derreniere sentence
11 Dont aulcun ne puet faire appel,
12 Mais y couvient laisser la pel,
13 Tuit son avoir et tout le corps,
14 Tel est du juge le recorps.
15 Et pour ce que l’epidemie
16 N’est a vous ne a moult amie
17 Que les Jours ne lait envahir
18 L’avéz si voulu enhair
19 Que vous n’estes point comparus
20 Aux diz Grans Jours ne apparus,
21 Ne aussi maistre Jehan d’Ay
22 Dont je ne suy pas esbay.
23 Maistre Symon de la Fontaine
24 Se doubtoit de fievre quartaine
25 Ou qu’il n’eust contre lui arrest.
26 Et pour ce aux diz jours venus n’est.
27 Vous n’avéz pas toyz trois envie
28 De perdre voz rentes a vie,
29 Mais de les lever longuement.
30 Et je vous moustreray comment :
31 Vous fuiéz corrupcion d’air, 427b
32 Et vous fourréz de menu vair
33 Chaudement, quant le temps est frois.
34 Vous buvéz de clers vins tous trois.
35 Et viandes delicieuses
36 Uséz, en eschuant visqueuses.
37 Vous habitéz lieux delectables,
38 Et queréz places profitables
39 A Nostre Dame et au Palays,
40 Ou mains[1] gens vous font venir lays,
41 Sanz ordonner leur testament.
42 Vous prenéz vostre esbatement
43 Tant en ce qu[e] en autres choses.
44 Vous avéz draps flairans les roses
45 Et queuvrechiefs plains de lavende,
46 Et s’il est rien de bon qu’on vende,
47 Puis que vous .iii. aiéz desir,
48 Pluseurs, pour [vous] faire plaisir,
49 L’achatent et le vous presentent ;
50 Je ne sçay se puis s’en repentent.
51 Vous avéz palefroiz emblans.
52 Chascun vous moustre[2] beaux samblans.
53 Empereur, roy, contes et princes
54 Et tous gouverneurs de provinces
55 Vous tiennent chiers et vous honourent[3],
56 Pour ce que vostre sens labeurent
57 A la chose humaine et publique.
58 Vostre estat est moult authentique :
59 Qui vous donne, vous pouéz prandre
60 Sanz estre reprins, mais reprandre
61 Pouéz un juge, s’il prant rien.
62 Cilz qui fist noz loys fist trop bien,
63 Car il n’establit nulle paine
64 Pour cellui qui vostre estat maine :
65 Vous acquestéz maintes richesces, 427c
66 Vous uséz de toutes noblesces,
67 Vous estes frans sanz servitute
68 Plus que n’est le droit d’Institue.
69 Vous avéz vostre chapelain
70 Pour chanter vostre messe au main
71 Au partir de vostre maison.
72 Vous estes tousjours en saison.
73 Vous estes com[me] sains en terre :
74 Chascun va vostre sens requerre
75 Et vostre aide demander
76 Pour l’argent, car qui truander
77 La vouldroit, bien sçavriéz respondre :
78 ― Amis, fay ta geline pondre
79 Et apporte asséz, c’est de quoy,
80 Car en ton fait goute ne voy.
81 Vous avéz les jardins plaisans
82 De tous fruis et les tresdoulz ans,
83 Ou nulz ne doit avoir fiance
84 Qui trespassent en oubliance.
85 Vous avéz les oisaulx en caige.
86 Vous vous logiéz loin de marcaige
87 Es haulx lieux, es gentilz planchiers,
88 Et certes, mais seigneurs treschiers,
89 Il est vray com la Patenostre
90 Qu’il n’est tel estat com le vostre.
91 Voz fortresces[4] sont es citéz,
92 Vous estes partour recitéz,
93 Vous avéz le monde ça jus,
94 Et si pouéz faire la sus
95 En vivant autel ou chapelle
96 Qui en paradis vous[5] appelle.
97 Il ne vous fault qu’estre joyeux,
98 Sanz estre merancolieux, 427d
99 Bien vestir et nettement pestre
100 Et que vous aiéz que vous aiéz plaisant estre
101 Sanz vous desoussier de rien.
102 Et pour ce li phisicien
103 Ne vous tendront en leur dangier
104 Par sobrement boire et mangier
105 Et par fuir l’air de Crespy,
106 Qui put et ne vault un espy
107 Et proposer declinatoires
108 [Et] d’y veillier, car sanz memoires
109 Que pluseurs sont desconfortéz
110 Pour les corps qui y sont portéz
111 Chascun jour a touches de cire.
112 Sachéz, maistre Pierre, doulz sire,
113 Qui s’esbaist et s’en merveille,
114 Que la mort en dormant sommeille.
115 Maistre Symon, nostre greffier,
116 N’en a pas eu le cuer trop fier.
117 Il n’entent mais que les vigiles :
118 Quant l’en sonne par mi les villes,
119 Il cuide bien estre atrapéz,
120 Et dit bien s’en sont eschappéz,
121 Sanz nous avoir suy de pres,
122 Jehan d’Ay et vous, Desmarés,
123 Et avec ce maistres Symons,
124 Qui aux Grans Jours estoit semons :
125 Vous estes tous trois en deffault,
126 Mais je croy qu’il ne vous en chault :
127 C’est toutefoies sauf l’essongne.
128 Si penséz a ceste besongne,
129 Et ne vous chaille de mourir,
130 Car nulz ne puet mieux secourir
131 Ne ne doit tent com sa personne
132 Autrui, car nature le donne, 428a
133 Et pour ce y prengne chascun garde.
134 Dieux vous cueille avoir en sa garde,
135 Et n’aiéz ma lettre en obprobre !
136 Donné.xxvie. jour d’octobre.
137 Le vostre qui pieça nasqui,
138 Plus n’en di, vous sçavéz bien qui.
[1] Ms. pluseurs
[2] Ms. moustrent
[3] Raynaud corrige en honeurent
[4] Ms. forteresces
[5] Ms. qui vous